Les sommets à portée de guitare

Photo: Life
Kid Bombardos – I’m Gonna Try
Plein de dates cet été, faites un tour sur leur myspace.
"I may look like a human, but I'm a squirrel"


Gambergeons un instant vous et moi sur un curieux phénomène. Vous vous souvenez du lapin blanc au début d'Alice au Pays des Merveilles ?
"- Euh... le lapin en retard, tu veux dire ?"
Oui, précisément. C'est ainsi qu'on se souvient de lui : le lapin est en retard. Il est probable que nous n'ayons pas lu le livre au même moment, tout comme nous n'avons pas gardé les cochons ensemble afin d'éviter la transmission de la grippe porcine, mais revenons à nos moutons. Que vous l'ayez lu il y a cinq ans, dix ans ou plus, le lapin était en retard. Et, en gros, on peut estimer que le lapin était déjà en retard à l'écriture du bouquin vers 1865 voire même avant - qui sait à quel point il est en retard? - vu qu'il n'existe à ma connaissance aucune édition d'Alice au Pays des Merveilles, même ancienne, où ce foutu lapin soit à l'heure.
J'ai souvent réfléchi à cette question, généralement dans un train de banlieue, après avoir envoyé un texto qui commençait par "désolé, je suis à la bourre" : à partir de quand est-on en retard? A l'instant où l'on arrive (puisqu'avant d'arriver, on peut ne pas être en retard, on peut tout simplement ne jamais arriver - c'est à dire poser un lapin)? A la minute où l'on dépasse l'heure d'arrivée initialement prévue? Ou bien avant, dans cette faille incompréhensible de l'espace-temps entre le moment où l'on se dit "c'est bon, j'ai de la marge" et le mouvement de panique général ("bordel, j'y serai jamais à l'heure!")? La réponse était dans l'oeuvre de Lewis Carroll : certains personnages sont fondamentalement, intrinsèquement, viscéralement, en retard. Et c'est toujours bon d'avoir un alibi littéraire, ça me changera de mon excuse habituelle, "je nourrissais mes chats". (Maintenant que j'y pense, j'aurais du m'en servir quand j'étudiais le bouquin à la fac, ça aurait sûrement plu à madame Chassagnol - sauf que son cours était tellement passionnant que j'arrivais à l'heure.)
En ce moment même, je suis en retard, puisque j'avais prévu d'annoncer la tournée de Dick Turner en première partie de Herman Dune le mois dernier. Je voulais vous dire d'arriver à l'heure. C'est osé, je sais. Mais voilà, j'avais découvert Dick Turner en première partie de Lapin Machin et la tournée avait lieu vers Pâques, la grande fête annuelle des rongeurs en chocolat. Je ne pouvais pas respecter une deadline, la malédiction du lapin était sur moi.
Décrire la musique de Dick Turner, c'est quasiment aussi difficile que d'être ponctuel. Si les Residents reprenaient des chansons de The Divine Comedy, ça pourrait éventuellement ressembler à ça, mais j'en doute. Les Residents pour l'instrumentation glacée, The Divine Comedy pour cette sorte de romantisme incongru... Non, on est loin du compte. Tout ça ne dit pas qu'il est seul sur scène avec un radiocassette et un trombone. Dans la cave du Pop In, les avis étaient très partagés. Ceux qui trouvaient ça bizarre et qui n'aimaient pas, et ceux qui trouvaient ça bizarre et qui aimaient beaucoup. Je fais évidemment partie de la deuxième catégorie.
Dick Turner sera en concert ce samedi à la Péniche Opéra dans le cadre de la Nuit de la Contemporaine, à 3 heures 40 du matin. Ca vous laisse largement le temps d'arriver.

C'était un soir de décembre, l'an dernier. L'ennui semblait prêt à s'abattre, je sentais venir la soirée à faire le tour des blogs et des webzines à la recherche de la nouvelle non-star, encore un groupe inconnu sur lequel s'extasier dans son coin en espérant vainement une tournée qui amènerait quatre bouseux du fin fond du Nebraska ou de Nouvelle-Zélande à jouer dans une salle quelconque à Paris devant vingt personnes qui s'en foutent. Si un blogueur essaye de vous faire croire qu'il ne vit que des moments exaltants, n'en croyez rien, c'est un mythe.
Il me restait un vague espoir : trouver un concert le soir même. Il y avait plusieurs possibilités, chacune un peu aventureuse. Se décider en quelques minutes sur myspace. Norman Palm semblait être le meilleur choix. Ma veste, mes clopes, direction le Pop In.
Le début du concert est un désastre. Nous sommes quatre spectateurs et l'individu sur scène est horriblement mauvais. Le fait qu'il vienne de descendre une bouteille de vin en compagnie d'une fille qui s'avère éméchée au point de lâcher son cocktail sur mon seul jean propre n'y est sans doute pas étranger, mais il n'y a rien à sauver. Ni les chansons, ni le charisme inexistant, ni la veste à carreaux pourrie. Sans parler du jeu de guitare, très approximatif, et de quelques notions d'accordage basique que n'importe qui dans la salle aurait pu (ou du) lui rappeler. Le cauchemar du concert au pif, la mauvaise pioche. Le naufrage.
Le seul point positif, c'est que ce n'était pas Norman Palm. Seulement la première partie. Ouf. Si vous avez l'occasion de voir un certain Gustaf Heden, deux solutions s'offrent à vous : évitez, ou jetez-lui des pierres. Les choses ne pouvaient qu'aller mieux ensuite, d'autant que je venais de retrouver un pote, habitué de l'estaminet.
Norman Palm. Un charme évident, désinvolte et sans prétention, qui joue son propre concert avec autant d'autodérision que d'envie d'être là, simplement. Les cheveux un peu trop longs pour être directeur des ressources humaines, les lunettes sur le nez, et l'air incroyablement gentil. Il y a des gens comme ça, on n'a pas besoin d'attendre la première note pour se dire que le concert va être cool, quoi qu'il arrive. Parce que même si il foire son truc, on ne pourra pas lui en vouloir. Désarmant. Et là où ça devient encore meilleur, c'est quand le type est effectivement aussi bon qu'il en a l'air. Aussi bon qu'on a envie qu'il soit. Lui à la guitare, son pote au clavier / xylophone / toy piano / glockenspiel / mélodica, et le comparse qui envoie les projections via un projecteur posé sur deux casiers à bières. La cave du Pop In qui paraissait si minable une demi heure plus tôt redevient ce petit cocon délicieux. Les conversations du bar qu'on entend au loin et qui faisait chier pendant la première partie semblent presque faire partie du concept : un type un peu perdu qui joue ses chansons pour les gens comme lui, ceux qui ont envie de l'écouter, tandis que le brouhaha du monde suit son cours indifférent. Et toujours cette élégance involontaire, cette façon de chanter la partie de trompette sur sa reprise de Boys Don't Cry, de s'arrêter un instant juste avant le refrain parce qu'une fille le prend en photo et de dire l'air complètement dégagé et heureux à la fois, "oh, that's very nice..."
Ca semblait presque incongru d'aller lui demander à la fin du concert s'il avait des disques à vendre. Il n'en avait même pas parlé, et d'ailleurs il ne savait pas trop où il les avait rangés. Et là, le CD... Incroyable. Un truc relié comme un bouquin, une centaine de pages d'illustrations, de textes mis en page, dessins, photos, polaroïds... Les ventes de CDs se cassent la gueule, mais là ça vaut le coup. Pour l'objet magnifique (vous en aurez un aperçu sur son site). Et, en plus, il y a un album à l'intérieur. Les chansons sont excellentes, les arrangements discrets et bien sentis. Imaginez un Tom McRae plus joyeux, plus rêveur. Un Tom McRae qui passerait des disques dans un bar après son concert en enchaînant du Ace of Base et Pulp tout en sirotant sa pinte.
Vous pouvez donc écouter ça, pour commencer :
Norman Palm - Middletown Blues
Mais le mieux serait de vous décider, il joue
- le 19 mars à Roubaix
- le 20 mars à Paris (Le Motel)
- le 21 mars à Rennes (avec Frida Hyvönen)
