Friday, April 20, 2007

Quand Bourges s’embourgeoise



J’ai toujours préféré les festivals en centre-ville aux grands rassemblements d’été dans des champs. Parce qu’ avec ces derniers, au fond, on voit toujours les mêmes gens, et on a vite fait le tour entre le merchandising, le stand tartiflette, le stand kebab et le bar… alors qu’avec les festivals en ville, comme le Printemps de Bourges, on découvre tous les ans de nouveaux recoins de la ville et on assiste à des scènes fabuleuses comme un gosse de 8 ans halluciné devant une bande de punks à chiens ou une grand-mère en pleine discussion avec le mec qui vend les t-shirts Bob Marley… Ces scènes de brassage social et culturel sont le fondement même de ce qui devrait, selon moi, animer un festival : donner accès à une musique différente à des gens qui ne seraient pas allés camper avec des milliers d’autres dans les douves de St Malo par exemple. Revenir à cette idée fondamentale devrait être essentiel pour Bourges où fut ouverte l’une des premières maisons de la culture dans l’esprit de la démocratisation culturelle si chère à Malraux.
Le Printemps de Bourges quand j’y suis allée mes premières années, c’était ça : un bordel géant en ville pendant une semaine. C’était les premières fois où on pouvait aller à un concert sans les parents, c’était entendre à la gare « le train partira avec un peu de retard à 01h30 parce qu’il a été défoncé hier soir », c’était dormir à trois sur un canapé, être bourré après quelques bières… On avait 17 ans, on se sentait furieusement punks et vivants.
Je suis retournée au Printemps cette année après l’avoir manqué l’année dernière et peut-être est-ce cette interruption dans mon pèlerinage annuel qui m’a fait réaliser le changement. Le Printemps de Bourges s’est terriblement embourgeoisé. Vraiment pas grand monde dans les rues alors qu’avant, une fois atteinte la Maison de la Culture, il fallait bien une demie-heure pour arriver au Palais d’Auron. Des policiers partout dans la ville. Même à la gare, pour prendre un train à 20h, il fallait montrer patte blanche et on pouvait se faire fouiller par 4 policiers accompagnés d’un gentil toutou… Mais aussi des billets de concert de plus en plus chers. Pour la soirée rock du samedi soir, il faut débourser 29 euros. Et même pour l’après-midi découvertes du Printemps, les tickets étaient à 13 euros, de quoi freiner la curiosité de beaucoup de gens…Et pas de système de pass à la journée ou de réductions étudiants. J’avais bien envie d’aller voir Deerhoof mais avec Cocoon puis Joanna Newsom, la journée (sans compter le prix des billets de train qui a lui aussi beaucoup augmenté par rapport à il y a quelques années) me serait revenue à 53 euros ! Et même quand l’estomac se met à parler suite aux délicieuses odeurs de poulet au curry près du Phenix, le prix : 10 euros, fait mal à la petite bourse du indie kid ou du festivalier lambda.

Mais bon, je ne vais pas faire que cracher dans la soupe car j’ai vu deux concerts fabuleux. Tout d’abord Cocoon que j’ai enfin pu voir. Leurs concerts sont à l’image de leurs disques : fabuleusement touchants et attachants. Mais on reparlera d’eux ici-même très bientôt.
Et puis Joanna Newsom au théâtre St Bonnet où je n’étais encore jamais allée. Je crois que s’il n’y avait pas eu deux photographes assis devant, je serais probablement passée à côté du théâtre sans le voir. Juste une petite porte jaune toute simple avec un écriteau modeste « Théâtre St Bonnet » au dessus, un truc qui ne payait vraiment pas de mine. On se demandait alors bien tous ce qu’il pouvait y avoir derrière cette porte jaune. Finalement on est rentré et c’était encore mieux que tout ce que j’avais pu imaginer. Je n’y connais absolument rien en architecture alors je pourrais vous dire un truc du genre : « oui un petit théâtre classique de style gothique inspiré de l’époque romantique » mais ça serait ridicule, n’est-ce pas ? Je vais me contenter de décrire simplement le lieu : une salle ridiculement petite avec deux rangées de quatre chaises ultra serrées de chaque côté, un petit balcon, de vieux miroirs d’époque et des petits lustres sur les murs et un plafond plein de moulures avec un immense lustre. Un lieu vraiment magique où la petite centaine de gens présents se sentait honteusement privilégiée. Et puis Joanna Newsom est arrivée, c’était la plus belle fille du monde et pendant une heure, la Terre s’est arrêtée de tourner. Je crois que j’aurais pu passer des dizaines d’heures à regarder ses doigts danser sur les cordes de sa harpe. Des instants à ce point magiques sont rares et on les savoure tellement que les larmes nous montent aux yeux. Il est difficile de mettre des mots sur des émotions si fortes et en même temps si intimes, on a juste envie de serrer très fort la main de quelqu’un qui ressent la même chose à ce moment précis à côté de nous, même si c’est un parfait inconnu.

Alors voilà, je sais que les organisateurs ont des contraintes et des impératifs qui peuvent s’opposer à ma conception du brassage culturel et qu’ils ont failli déposer le bilan il y a quelques années mais j’espère juste que je me trompe, que j’ai juste eu cette impression parce que je suis venue en début de festival et tôt dans la journée (Joanna Newsom jouait à 18h) et que plus tard ce mélange avait un peu plus lieu. Je crois qu’au fond ce qui m’a marqué c’est ce contraste entre cette envie de partager avec un inconnu pendant que Joanna Newsom jouait et la violence de cette société de la peur de l'Autre en sortant de la salle de concert.
On me dit dans mon oreillette qu’un certain candidat à la présidentielle était jusqu’à il y a peu Ministre de l’intérieur et que cette impression pourrait présager ce qui nous attend pour la société toute entière…

Joanna Newsom – Peach, Plum, Pear
On a quelques problèmes pour uploader les mp3s sur notre FTP alors c’est un lien Boxnet en attendant mieux.

1 Comments:

Anonymous franck ciup said...

je suis le propriétaire du théâtre saint bonnet et votre magnifique commentaire m'a particulièrement ému , car tout ce que vous avez décrit comme sensations et émotions ressenties , sont ce que nous avons désiré avec mon décorateur jean luc charpagne lorsque nous avons crée ce lieu qui accueille éssentiellement de la musique classique .
merci

9:15 AM  

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